Démystification des clichés sur l'histoire de l'Ukraine

Je suis fatigué d'entendre la bêtise du genre de celle que j'ai entendu aujourd'hui dans une émission de France Culture (« Entre l'Est et l'Ouest : l'Ukraine déchirée). Par exemple, que « Kiev est une mère des villes russes ». En plus, des sites soit-disant scientifiques comme l'Hérodote qui revendiquent le suivant : « La Russie, l'Ukraine et la Biélorussie sont les trois Etats héritiers de la nation russe » ou bien que l'Ukraine est « la Petite Russie » me paraissent d'être au minimum stupides.

Malheureusement les scientifiques français utilisent un point de vue russe sur l'Europe de l'Est, en répétant la propagande qui a été créée lors de l'Empire russe et puis lors de l'URSS, nécessaire pour justifier les invasions des pays comme l’Ukraine, la Lituanie, la Lettonie, le Bélarus etc. Donc le but de cet article est de faire un peu de lumière sur l'Ukraine, son histoire et sa langue.

Le site Hérodote dit : « La Russie, l'Ukraine et la Biélorussie sont les trois Etats héritiers de la nation russe. ». Dire cela est aussi dénué de sens que dire que la France, l'Italie et l'Espagne sont les trois Etats héritiers de la nation italienne. Et j'explique pourquoi.

Le terme « nation russe » ne peut être utilisé que depuis le règne de Pierre le Grand de Russie (1682-1725). C'était lui, qui a introduit le terme « russe » pour désigner les habitants du Royaume de Moscou (1547-1721) et le terme « Russie » pour désigner sur les cartes son pays. Avant son règne, son pays n'a été connu que par les noms tels que « Moscovia, Moschovia, Moscoviae » etc.

Dans le même article sur le site Hérodote l'Ukraine est appelé comme « Petite Russie ». Premièrement, le terme « Russie » n'a commencé à être appliqué que depuis la création de l'Empire russe (1721-1917) sur ordre de Pierre le Grand. Deuxièmement, pourquoi utilisons-nous un terme inventé par les Russes pour désigner les terres de l'Ukraine ? On peut alors suivre la même logique et appeler la France « petite Angleterre ». Pourquoi pas ? Au 17 siècle, les rois d'Angleterre avaient le titre de roi de France également. Mais cela ne signifie pas que les Français sont des Anglais. N'est-ce pas ?

Parmi des sources qui peuvent aider de faire la lumière sur l'histoire de l'Europe de l'Est, notamment l'Ukraine, sont des Chroniques et les cartes anciennes, faites par plusieurs voyageurs, y compris par un voyageur et scientifique français, Guillaume Le Vasseur de Beauplan (1595-1685), qui nomme sur ses cartes les territoires de l'Ukraine actuel comme « L'Ukraine », et les territoires de Russie actuelle comme « Moscovie » ou « Tartarie ».

Certains autres voyageurs appelaient les territoires de l'Ukraine actuelle « Rvssia », en appelant en même temps la Russie « Moscovia ». Notamment, sur une carte date de 1550 « POLONIA ET VNGARIA XV NOVA TABULA », le terme « RVSSIA » est utilisé pour marquer uniquement les territoires de la ville de Leopol (maintenant ville de Lviv - Ukraine actuelle). Les territoires de Grodeck (maintenant ville de Grodno - Bélarus actuel) sont appelés « LITVANIÆ », les territoires de Smolensk (Russie actuelle) s'appellent « MOSCOVIA ».

1550 POLONIA ET VNGARIA XV NOVA TABVLA

Sur les cartes qui date des 15-16 siècles, vous pouvez trouver les noms latins de l'Ukraine actuelle : « Ruthenia Rubra » et « Ruthenia Negra ». Pour le Bélarus « Ruthenia Alba » (ce qui constitue le nom de leurs pays - Ruthénie blanche). Depuis quand alors le mot « Русь » (Rous – Ruthénie) est-il devenu en français « Россия » (Rossiya – La Russie) ?

Ce n'est pas rare d'entendre que les Biélorusses se réfèrent au nom « літвіны » (Litviny - Lituaniens), ce que ne signifie pas que les Biélorusses actuels sont des Lituaniens. Les ukrainiens utilisaient encore il y'a 200 ans, le terme « русини » (rousyny - Ruthènes) pour s’identifier. Nous ne pouvons pas traduire le terme « русин » (rousyn - Ruthène) comme « russe ». C'est une grande erreur. Le terme « russe » s'écrit comme « россиянин » (rossiyanin). Il y a aussi un autre terme : « руський » (rous'kyi - Ruthène) et « русский » (rousskiy - Russe). Ces termes pour oreille français sont presque identiques, mais ils signifient des choses complètement différentes. Vous ne pourriez pas faire facilement la différence entre « rous'kyi » et « rousskiy », si je vous prononce ces deux mots l'un après l'autre.

Revenant sur la région de Lviv qui a été appelée comme « RVSSIA » ou « Ruthenia », je dois constater que le roi de la Principauté de Galicie-Volhynie, Danylo Halytskyi (Daniel de Galicie) avait le titre, qui s'écrit en latin dans les sources différentes comme : « Ruthenorum Rex » ou « rex Rutheniae » ou « Rex Russiae », tout ça veut dire le roi de la Ruthénie. Le nom de la région de Galicie vient d'une ville « Галич » (Halytch) qui est en Ukraine de l'Ouest dans la région de Lviv. Aujourd'hui, on appelle toujours la région de Lviv « Галичина » (Halytchyna - Galicie). Rien n'a changé depuis des siècles...

Concernant l’étymologie du nom « Ukraine »

L'un des plus grands mythes souvent repris en France c'est l'étymologie du nom de l'Ukraine. Au 18 siècle, les russes ont inventé que le nom « Ukraine » vient d'un mot russe « край » (kraï - bord) donc « у края » (ou kraya – au bord) [de la Russie]. La propagande russe a expliqué dans telle manière que la Russie était le vrai descendent de la Rous de Kiev et que l'Ukraine n'avait pas de passé, introduisant en même temps le terme « petite Russie » pour encore plus ancrer l'Ukraine dans la Russie dans les yeux des étrangers. Mais dites-moi, pourquoi doit-on traduire le nom d'un pays un utilisant la langue d'un pays voisin et pas la langue du pays pour lequel on traduit le nom ? Si on reprend la même méthode, en utilisant la langue ukrainienne, alors le mot « Україна » (Oukraïna - Ukraine) ayant pour racine « країна » (kraïna – pays). Par conséquent, le nom l'Ukraine veut dire littéralement « mon pays ». Au Moyen-Age, on appelait aussi souvent les principautés de la Rous kievienne par le nom Ukraine, par exemple, l'Ukraine de Galicie.

Concernant la langue ukrainienne

La théorie la plus répandue provient de certains « scientifiques » russes qui disent que la langue ukrainienne fut inventée au 19 siècle par l'état-major de l'armée autrichienne pour « diviser la mère Russie ». Ces théories ne prennent pas en compte les preuves que la langue ukrainienne existe depuis la Rous de Kiev. Un historien et archéologue ukrainien, M. Serhiy Vysotskyi (1923-1998), a présenté les preuves qui apportent encore plus de soutien au fait, que la langue ukrainienne est loin d'être un dialecte du russe, mais plutôt une langue parlée lors de la Rous de Kiev. Son dernier travail a été publié en 1998 bien après la chute de l'URSS. Ses preuves sont basées sur les graffitis laissés il y a environ 900 ans par les ancêtres des Ukrainiens en langue parlée à Kiev au Moyen-Age dans la cathédrale Sainte-Sophie (construit entre 1011-1037) à Kiev. Les Ukrainiens peuvent comprendre ce qu'il y est écrit sans traducteur, mais les russes auront besoin d'une traduction. 

Je vous présente un fragment des graffitis de Saint-Sophie à Kiev. Cela dit « Maty ne hotyatchy dytytcha bizha het ». En langue ukrainienne actuelle ça donne ça : « Мати не хотячи дитинча біжить геть » (Maty ne hotyatchy dytyntcha bizhyt het - La mère n'ayant pas envie de son bébé s'en va). Pas de grande différence, n'est-ce pas ?

Graffiti de Saint-Sophie à Kiev

Par contre en langue russe ça donne ceci : « Мать не хотя ребëнка бежит вон » (Mat ne hotya rebenka bezhit von). Différent quand même, non ?

Il y a aussi plusieurs d'autres graffitis (environ 300). Parmi eux on voit qu'au Moyen-Age on utilisait les mêmes cas vocatifs comme : Лука – Луці (Louka – Loutsi), Владика – Владико (Vladyka – Vladyko), etc. Il y a plusieurs particularités linguistiques dans ces graffitis que l'on utilise toujours en langue ukrainienne et en générale dans les langues slaves, sauf en russe. Exemples des cas vocatifs ci-dessous :

Владико (Vladyko) - une position au sein de l'Eglise

О горе тобі Андрониче (O hore tobi Andronytche) - Ô malheur à toi Andron (Andronytche pour le cas vocatif). Ce qui est intéressant, celui qui a écrit cela, a utilisé ukrainien « тобі » (tobi - à toi), et pas russe « тебе » (tebe – à toi).

Ô malheur à toi Andron

Les Britanniques à propos de la langue ukrainienne. « The Hutchinson dictionary of world history » (1993) dit la chose suivante : « Ukraine formed the heartland of medieval state of Kievan Rus which emerged in the 9th century » (L'Ukraine a formé le centre de l'Etat médiéval de la Rous de Kiev, qui a émergé au 9ème siècle ». Une autre source « Dictionary of Languages » (Dictionnaire des langues) publié par Andrew Dalby en 1999 dit à propos des langues la chose suivante : « Ukrainian has longer history than Russian » (La langue ukrainienne a une plus longue histoire que la langue russe).

Ce que disent les sources historiques écrites

La plus grande preuve que l'Ukraine est le successeur de la Rous de Kiev, ensemble avec des cartes anciennes, provient des Chroniques de Nestor (aussi appelées les Chroniques des temps passés) [faites en 1113]. La première utilisation du mot « Ukraine » dans les sources écrites connues est datée de 1187. Le passage parle de la mort de Volodymyr Hlibovytch (duc de Pereyaslav - maintenant ville de Pereyaslav-Khmelnytskyi situé dans la région de Kiev). Laissez-moi citer les Chroniques des temps passés. « Collection complète des chroniques ruthènes » (appelées en France les chroniques russes [PSRL]) publiées en 1908 dans l'Empire russe [Volume 2, pages 652-673]. Comme elles ont été publiées en Russie, par les Russes, lors de l'Empire russe, on ne peut pas me reprocher de souhaiter réécrire l'histoire.

« ѡ нем же Оукраина много постона » - L'Ukraine a beaucoup gémit (pleuré) pour lui. (littéralement – L'Ukraine a été en grand deuil à cause de sa mort).

L'autre passage de la même Chronique, daté de 1189, raconte que le duc Rostyslav Berladnyk est arrivé en « Ukraine de Galicie ».

« И еха и Смоленьска в борзѣ и приѣхавшю же емоу ко Оукраинѣ Галичькои » - Et il venait de Smolensk en provenance de Borz et il est arrivé en Ukraine de Galicie.

Les terres ruthènes en Grand Duché de Lituanie

Le Statut du Grand Duché de Lituanie (Codification de l'ensemble de la législation du Grand Duché de Lituanie), dont l'Ukraine a fait partie, consiste en trois versions légales (1529, 1566, 1588 ans), toutes les trois écrites en langue ruthène (ancienne ukrainienne) et puis traduites en latin et encore plus tard en polonais (réimpression en 1744).

Le Statut du Grand Duché de Lituanie

Dans les passages où il est expliqué à quels territoires ce Statut s'applique, on peut lire le suivant :

« Мы, рады корунные, духовные и светские, и рицеръство все и станы иншие одное а нероздельное Речы Посполитое з Великое и зъ Малое Польски, Великого князства Литовъского, Киева, Волыня, Подляша, земли Руское, Пруское, Поморское, Жомоитъское, Ифлянтъское и места корунъные - ознаймуемъ всимъ вобецъ, кому належить, на вечную тое речы паметь, ижъ, под тымъ небеспечънымъ часомъ без короля пана зверхнего мешкаючи, старалихмося о тое вси пильне на з[ъ]езде варъшавъскомъ, яко бысмо прыкладом продковъ своихъ сами межы собою покой, справедливость, порадокъ и оборону речы посполитой задержати и заховати могли. »

Translittération : (… Retchi Pospolitoe z Velykoe i z Maloe Polski, Velykoho knyazstva Litovskoho, Kyeva, Volynya, Podlacha, zemli Rouskoe, Prouskoe, Pomorskoe, Zhomoitskoe, Iflyantskoe...)

Traduction : (… Pologne de Grand et de Petit Pologne, Grand Duché de Lituanie, Kiev, Volhynie, Podlachie,terres Ruthène, Prusse, Pomorskoe, Somogitie, Livonie...)

Le fait que la Moscovie (la Russie actuelle) ne faisait pas partie du Grand Duché de Lituanie veut dire que « zemli Rouskoe » (terres ruthènes), signifie « la région de Lviv » (au sens large - « les terres ukrainiennes qui faisaient partie du Grand Duché de Lituanie ») et n'a donc pas de liaison avec la Russie et par conséquent ne peux pas être traduit comme « terres russes ».

écrit par Denys Kolesnyk

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