Les événements en Ukraine – 18 février 2014

Il y a six semaines, 250 000 d'Ukrainiens se sont rassemblés sur Maïdan Nezalezhnosti (la place de l’Indépendance) à Kyiv pour chanter leur hymne national et déclarer leur désir de vivre librement et avec dignité. Ce soir, alors que les Ukrainiens chantent encore cet hymne sur le Maïdan, leurs visages sont éclairés par les lueurs des tentes en feu. La police antiémeute et les troupes du Ministère de l'Intérieur ont menacé d'un début imminent d'opération « antiterroriste », signalant une escalade potentielle de l'utilisation d'armes automatiques, de snipers, et d'agents de gaz puissants, y compris « gaz de spécialité » récemment acheté en Russie. Les groupes de bandits commandités par le gouvernement parcourent les rues ce soir, menaçant les manifestants isolés. Pourtant, le peuple reste à Maïdan, déterminé à rester jusqu'au bout.

Les tristes événements d'aujourd'hui rendent plusieurs choses claires :

1. Ianoukovytch et ses plus proches associés – Klyuyev, Zakhartchenko, Iakymenko, Medvedtchouk, Arbouzov, Rybak – sont radicalement opposés à toute solution politique qui ne leur permet pas de maintenir la « verticale du pouvoir » sur laquelle le système actuel repose. Le refus du président du parlement, M. Rybak, même d'enregistrer la résolution de l'opposition concernant le retour vers la Constitution de 2004 a été basé sur une évaluation qu'une partie du parti au pouvoir pourrait soutenir une telle résolution.

2. Les événements d'aujourd'hui sont le résultat d 'une implémentation d'une répression préméditée. La police a été clairement prête à lancer une offensive, avec quelques irréguliers « titouchki » (identifiés par au moins un expert comme le personnel de sécurité habillé en civil) en utilisant la couverture des lignes de police pour lancer des pierres sur les manifestants, et d'autres habillés en « défenseurs de Maïdan ». La police a rapidement recouru à l'usage de la force sans avertissement et sans retenue, en tirant sur la foule et lançant des grenades de positions préétablies sur les toits des bâtiments.

3. Encore frais de son volte-face de Vilnius, Ianoukovytch a encore une fois opérationnalisé la confiance du peuple ukrainien en Occident à ses propres fins. Au lieu de la désescalade espérée par l'Occident, les récentes négociations et la « loi d'amnistie » ont servi de rideau de fumée pour préparer cette répression. L'investissement lourd des Etats-Unis et de l'UE dans une « solution négociée » a contribué involontairement, en donnant la crédibilité que Ianoukovytch ne pouvait avoir fourni par lui-même et en poussant l’opposition à risquer le capital politique précieux. Au cours des négociations nous avons aussi, probablement, involontairement renforcé la base de pouvoir de Ianoukovytch, en traitant ceux qui sont coupables de violence envers leur propre peuple et de duplicité en série envers nous, comme des interlocuteurs fiables.

4. Les semaines de répression et de violence ciblée, le blocage systématique des voies politiques vers la résolution, l'échec à rendre à la justice ceux qui responsables de la violence et les sensations que l'aide internationale n'était pas à venir, ont radicalisé les vastes pans du mouvement de protestation. Même les modérés voient le régime comme une force occupante, et les négociations comme inutiles. Et la barrière psychologique entre les protestations pacifiques et la résistance armée est de plus en plus fine.

En bref, les événements n'entrent pas seulement dans une spirale de violence incontrôlable - ils ont été conduits activement hors de contrôle par un régime déterminé à rester au pouvoir à tout prix, qui cherche activement à affronter et à écraser l’opposition et la société civile, et qui est plus pétrifié par le compromis que par le risque d'effondrement complet de l'Etat.

Si l'Occident veut conserver une quelconque crédibilité et une influence sur les événements, nous devons agir rapidement, d'une manière décisive, et intelligemment. Nous devons modérer notre obsession de médiation d'une solution négociée, comprendre que notre capacité d'influencer le leadership central du régime par la persuasion est très limité, et à la place, concentrer nos efforts sur ceux que nous pouvons influencer (et ceux qui, eux-mêmes, peuvent limiter la marge de manœuvre du régime) : catalyseurs essentiels au sein des institutions d’État, les partisans de soutien politique du Pari des Régions, et la très considérable société civile pro-occidentale du pays. Nous pouvons aussi également influencer les événements futurs par une indication claire que les efforts de vole de la crédibilité de l'Occident pour légitimer la duplicité ne resterons pas sans réponse.

Le noyau de ces actions doit être la mise en œuvre – et pas seulement les menaces – des actions suivantes :

A. Les mesures ciblées – les interdictions de visas et le gel d'actifs – sur un large ensemble de fonctionnaires ukrainiens, leurs associés, et les intérêts des entreprises responsables pour la répression et la criminalisation du pouvoir. Les cibles de ces actions doivent inclure :
  • Le président Viktor Ianoukovytch et son empire familial d'affaire, y compris la Banque du développement ukrainien appartenant à Oleksandr Ianoukovytch ;
  • Andriy et Serhiy Klyuyev et leur empire familial d'affaire ;
  • « Éminence grise » Viktor Medvedtchouk ;
  • Le premier-ministre par intérim Serhiy Arbouzov ;
  • Les hauts dirigeants de l'Administration présidentielle, les employés du Conseil de sécurité et de défense national, Ministère de l'Intérieur, Bureau du Parquet général, et le Service de sécurité ;
  • Le leadership opérationnel de « Berkout » (police anti-émeute) et d'autres unités du Ministère de l'Intérieur qui sont impliqués dans la répression ;
  • Les fonctionnaires et juges locaux impliqués dans le soutien de la répression.

B. La nomination d’enquêteurs pour sonder systématiquement le lien entre la criminalisation du pouvoir en Ukraine et les actes criminels potentiels (y compris le blanchiment d'argent, RICO (Loi sur les organisations influencées par le racket et la corruption), FCPA (Loi sur les pratiques corrompues à l'étranger) / extorsion, violations des valeurs mobilières, la réglementation bancaire et l'évasion fiscale) sur lesquels les Etats-Unis et les pays de l'Union européenne ont juridiction. La désignation des principaux enquêteurs au niveau national serait un signal fort et bien ciblé et fournirait un hub naturel pour la collecte de l'information sur les violations. Une première étape doit être l’identification des entités et des comptes ouverts en l'intérêt bénéficiaire des personnes politiquement exposées ukrainiennes. L'activité récente en Ukraine des groupes inconnus qui enlèvent et torturent les activistes semble également correspondre à la définition du terrorisme, fournissant une plus grande portée extraterritoriale. La nomination d'un enquêteur à la Cour pénale internationale serait également une mesure appropriée.

C. Les déclarations claires que l'état d'urgence de facto imposé par le gouvernement ukrainien et la violence contre son propre peuple est non seulement inacceptable, il est également illégitime - et le dernier d'une série de ces actions illégitimes (et criminelles) qui remontent à la création d'une majorité parlementaire artificielle et saisie du système judiciaire en 2010. Cela peut créer une base pour les actions de gel des avoirs appartenant à l'Etat, si la situation continue de se détériorer.

Aujourd'hui ces actions peuvent encore influencer les choses. Beaucoup dans le parti au pouvoir et  au sein du système de sécurité et d'administration d’État ne soutient pas vraiment la répression brutale, et peuvent être dissuadés de la soutenir. Ceux qui sont aujourd'hui l'objet de cette répression – et commencent maintenant à prendre les armes – peuvent être encouragés par le soutien clair de l'Occident à montrer de la patience et de la retenue maximale. Mais le temps presse, et le conflit a sa propre dynamique. Seule une étroite fenêtre reste – de quelques jours à une semaine – pour l'Occident, à travers une action rapide et concrète, pour aider à prévenir la dégénérescence de l'Ukraine dans la guerre civile. Nous devons utiliser cette fenêtre. Et maintenant nous devons aussi regarder au-delà, pour se préparer pour une nécessité potentielle pour une aide humanitaire massive et le soutien pour la stabilisation économique et politique dans un scénario d'après conflit.

écrit par James Greene

traduit par Denys Kolesnyk

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